Monet 1884

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Claude Monet
Paris, 14 novembre 1840 – Giverny, 5 décembre 1926

Dolceacqua et la vallée de la Nervia, 18 février 1884

‘ il y a un pont qui est un bijou de légèreté  ‘

Lors de son séjour à Bordighera, Monet découvre la vallée de la Nervia et Dolceacqua grâce à l’invitation de ses confrères anglais qui organisent une sortie le dimanche 17 février:

‘ Il a un peu plu après le déjeuner et j’ai accepté une promenade avec les Anglais. Comme ils ne travaillent jamais le dimanche et que leurs femmes vont aux offices, ils m’offrent cela chaque dimanche. Ce sont du reste de très gentils garçons et c’est une distraction aussi pour moi.

Nous avons donc fait une promenade merveilleuse. Partis en voiture dans la vallée de la Nervia jusqu’à une petite ville extraordinaire de pittoresque, là nous nous sommes mis en tête de revenir à pied à Bordighera, en gravissant une énorme montagne qui nous sépare de notre demeure. En demandant le chemin qu’il nous faut prendre, les paysans italiens, qui nous entourent comme si nous étions des bêtes curieuses, nous disent que cela n’est pas possible si l’on n’est pas du pays, que, si une fois en haut des montagnes les nuages nous entourent, nous ne distinguerons plus rien et serons dans l’impossibilité de nous diriger, mais comme nous avions renvoyé notre voiture et que nous l’avions décidé, nous obtenons d’un paysan de nous servir de guide.

Vous dire les belles choses que j’ai vues est impossible; malheureusement, tout cela est trop loin  et dans des endroits inaccessibles avec l’attirail du peintre. Pendant deux heures et demie, nous n’avons cessé de gravir la montagne de 800 mètres de hauteur, et cela par des sentiers vertigineux; nous avons heureusement été favorisées par le temps et sommes rentrés pour dîner, harassées de fatigue, mais bien contents de tout ce que nous avions vu.  Je vous envoie deux photographies, elles sont mal prises et ne donnent qu’imparfaitement idée de l’endroit qui est superbe, mais enfin, cela vous intéressera toujours: il y a un pont qui est un bijou de légèreté. ‘

Deux jours plus tard, le 19 février, il y revient seul pour peindre, alors qu’un vent violent souffle sur la côte. ‘ Le soleil est revenu superbe, mais avec un vent terrible, épouvantable, une tempête avec du soleil, la mer est inimaginable. J’ai voulu tout de même essayer, mais parasol, toiles, tout a été emporté et le chevalet cassé, il m’a fallu battre en retraite, furieux. Je me suis donc rappelé qu’à Dolceacqua où je suis allé dimanche, on ne sentait pas le vent, abrité par les montagnes, j’ai pris une voiture et j’y ai très bien travaillé deux motifs merveilleux. Le pont est adorable et , là, j’étais au calme et au chaud comme au mois d’août. J’irai donc là tant que ce vent durera, de cette façon je ne perds pas mon temps et ne me tourmente pas. Dès que je m’arrête de travailler, j’ai toujours peur de n’arriver à rien, je m’effraie, peut-être à tort.’

Monet est saisi par la silhouette aérienne du pont en dos d’âne qui contraste avec la massivité du château à l’arrière-plan. Il fera en tout quatre toiles de Dolceacqua. Peintes de la rive droite de la Nervia, sur deux toiles figurent le château et le pont, l’une dans le sens horizontal, l’autre dans le sens vertical. De la rive gauche, il peint une vue originale du pont, prise en contrebas (reproduction existante dans l’appartement). Enfin, de la route, un panorama général de la bourgade.

Bibliographie: Monet et la Riviera, Christiane Eluère Citadelle & Mazenod

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La vallée de la Nervia est prise de la route sur la rive droite de la Nervia, à l’entrée de la vallée; le lit de la rivière ne se remplit vraiment que les jours de pluie torrentielle. En temps normal, à cet endroit, seul un ruisseau serpente, comme le figure Monet. On voit au pied des montagnes la silhouette de Camporosso, localité à peine distante de Dolceacqua de quatre kilomètres.

Sur la toile ébauchée par des touches rapides, cinq à six plans de montagnes s’échelonnent dans l’horizon. Les plus sombres, au premier plan, passent du rose au vert et au bleu. Les deuxièmes sont plus mauves, plus éclairées. Les montagnes du fond sont gris bleuté avec beaucoup de blanc. Les plus hautes, le Grai, le Toraggio et la Cima Marta, sont proches des deux mille mètres d’altitude. Dans le ciel bleu léger, flottent quelques nuages blancs qui effleurent les sommets enneigés, dont ils atténuent les contours bleus. Il se peut que Monet exécute cette toile durant la première partie du séjour.

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La Vallée de la Nervia avec Dolceacqua est dominé par des dégradés mauve-violet allant jusqu’au rose, ponctués de notes vertes ou vert-bleu. La végétation, au premier plan, est dessinée avec des touches en virgules. Il représente un paysage panoramique, vu de la route. On devine le bord de la rivière, à droite, mais c’est la route qui, au premier plan, en décrivant une large courbe, laisse découvrir au loin comme dans un écrin naturel, les tours du château des Doria à peine esquissées, mais reconnaissables.

La toile est très visible sous les touches légères de couleur. Une grande partie du tableau est occupée par les montagnes, rapidement dessinées, qui s’élèvent en plans successifs. Leur contour est marqué de gros traits mauve-violet descendant de gauche à droite. Le paysage est peu ensoleillé. Les nuages sont exécutés par des coups de pinceau dans le même sens, un ciel chargé de jaune, mais allégé de touches blanches posées ensuite.

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Le Château de Dolceacqua conservé au musée Marmottan, l’une des rares toiles utilisées dans le sens vertical, montre une grande spontanéité et la liberté de dessin que peut offrir une ébauche créée dans l’enthousiasme. Les touffes d’herbes le long du pont sont toujours là aujourd’hui, elle croissent entre les deux appareillages de pierre. Il semble que le jour de la visite de Monet, le niveau de la rivière était assez bas: des rochers blancs émergent sur le côté.

La symétrie est absente: le milieu de l’arche du pont est légèrement décalé vers la gauche, le château est décentré vers la droite, ces deux motifs essentiels très clairs, recevant la lumière, attirent l’œil, alors que le promontoire et les maisons sont plutôt sombres, à part quelques pans de mur ensoleillés. Les bleus dominent. Le ciel semble avoir été fait à la fin, laissant un interstice blanc autour du paysage. Le groupe des maisons, à droite, est scandé du rouge profond des toits et ombré de mauve-violet. La toile est apparente en de nombreux endroits.

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Le pont à dos d’âne est le sujet principal de la toile Dolceacqua, le vieux pont sur la Nervia. Il est vu de la rive gauche. Monet plante son chevalet en contrebas, dans un endroit assurément bien abrité du vent, comme il le recherche ce jour-là, protégé par les hautes maisons qui bordent le quai. La vue est encadrée, à gauche, par la petite chapelle Filippo Neri et, à droite, par le pan de mur d’une maison à l’entrée de la via Castello.

Les larges marches qui permettent de grimper sur le pont sont soulignées de traits rouges qui rythment les ombres bleues. Des tons bleu clair animent la colline à l’arrière-plan et en dessous du pont pour simuler la végétation sur fond ocre rose. Les coups de pinceau large sont rapides et nerveux, droits mais aussi en boucle. Le ciel est fait de touches obliques de gauche à droite.

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Dolceacqua, présente un état plus avancé que le Château de Dolceacqua. Le pont occupe toute la largeur de la toile, il est représenté très schématiquement, mais il est très lumineux. Deux petites silhouettes le rendent encore plus monumental. Une plus large place est laissée aux maisons de pierre typiques, construites serrées les unes contre les autre. Quelques touchent indiquent des détails réalistes, comme les volets peints en vert ou les fenêtres aux chambranles enduits en clair, le linge qui sèche aux fenêtres.

On ne voit pas l’eau de la rivière, seulement la colline rocheuse sur laquelle a été édifié le château de la famille Doria, riche propriétaire de Dolceacqua aux XVe et XVIe siècles. On ne trouve plus les couleurs bleues magiques de l’autre toile, mais d’avantage de tons de terre, des ocres, des couleurs plus chaudes. Le contour du pont est bien souligné d’un trait gris-violet, des traits plus clairs, presque blancs, accrochent la lumière. Le violet est très utilisé, notamment dans la représentation du rocher qui sert de fond au pont lumineux. Là aussi le ciel bleu est posé à la fin.

18 ans après son passage à Dolceacqua, une photo de famille prise dans le deuxième atelier à Giverny en 1902

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